Pierre Helias

Pierre-Jakez Helias a souvent mentionné la lutte bretonne dans ses écrits. Voici quelques extraits de textes.
  • Un passage du Cheval d'orgueil
  • Préface à "La lutte bretonne à Scaër, 1957". Ce long texte est présenté dans son intégralité, compte-tenu de la richesse de cette synthèse et de son point de vue en date de 1957. Sa conclusion est également d'une grande modernité et s'adresse comme un message messianique à nos jeunes lutteurs.

Préface à "La Lutte Bretonne à Scaër", 1957, de R.Y Creston, éd. BAS.

Quand on m'a demandé de présenter ce livret sur la lutte bretonne, mon premier mouvement a été de m'excuser de mon extrême indignité, n'ayant guère pratiqué que les sports de billes hoari-steki et de la marelle troadig-kamm où j'avais acquis une maîtrise enviable quand je dus les abandonner pour des occupations réputées plus sérieuses. Il y eut une période aussi, où je dus faire appel aux ressources de la course à pied pour dompter certaine vache grise qui affectionnait de mesurer au galop le périmètre de mon pré. Ce ne sont pas là, il faut avouer, de suffisantes références. Mais on m'a répondu que l'intérêt, justement, était de faire préfacer un livre de sport par le moins sportif des écrivains bretons, ce qui prouverait le puissant attrait de la lutte bretonne, puisqu'elle était capable d'enthousiasmer un homme qui ne s'égare sur un stade que par aventure et n'y demeure que par politesse. Je me suis rendu à ces raisons. Cependant, je n'aurais pas écrit une seule ligne sur un tel sujet si je n'avais été persuadé , depuis fort longtemps, qu'au nombre des illustrations les plus incontestables de la civilisation paysanne, en Bretagne, il faut compter la lutte virile à la mode celtique, le privilège des hommes forts et le juste orgueil des paroisses qui en furent les hauts lieux : Fouesnant, Scaër, Guiscriff et quelques autres. Et l'on constate, une fois de plus, que ce furent les paysans qui portèrent cet exercice à un point de perfection tel qu'il put soutenir la comparaison avec les différents jeux de la chevalerie. De même que notre politesse paysabbe, là où elle s'exerce encore, est empreinte d'une dignité qui l'apparente à l'ancienne noblesse, de même que nos costumes paysans conservent le reflet des splendeurs de l'ancien régime, de même la lutte bretonne nous apporte le témoignage d'une psychologie paysanne qui dépasse singulièrement la conception rudimentaire des gens distingués, pour qui un homme de la campagne est nécessairement un rustre. A ces lointaines origines, la lutte bretonne a été comprise et pratiquée comme un entraînement au combat guerrier et encouragée comme telle. Au Moyen Age, les seigneurs y virent une "exercitation" fort propre à leur fournir une pietaille solide et adroite dans les engagements où la force individuelle comptait pour beaucoup. En somme, la lutte était au peuple ce que les tournois étaient à la noblesse d'épée. Les paysans y virent, au surplus, un moyen de se défendre en toute occasion et contre qui que ce fût. Ils la pratiquèrent si bien qu'ils y acquirent une technique redoutable, pareille à celle qu'ils mirent au point dans les combats au bâton, cette arme paysanne qu'on appelle, chez nous, le penn-baz, et qui faisait éclater les têtes comme des fruits mûrs. La réputation des champions de Bretagne s'étendit non seulement au royaume, mais à d'autres pays d'Europe. François Ier et Henri IV les tenaient en particulière estime, et leurs ducs ne manquaient pas de les emmener dans les grandes entrevues, pour accroître leur prestige et inspirer la crainte aux ennemis éventuels. Telle était l'efficacité de cette lutte, qu'on accusait les lutteurs de se vendre au Diable pour y triompher, ou d'user de maléfices démoniaques, herbes magiques ou langues de serpents cousues dans leurs chemises. En revanche, l'eau de certaines fontaines sacrées possédaient d'étonnantes vertus roboratives quand on la faisait couler convenablement sur le corps des lutteurs. C'est pourquoi ces derniers se signaient avant le premier "krog" et devaient proclamer, dans leur serment préalable, qu'ils n'avaient pas invoqué le secours du Diable, de ses pompes ni de ses oeuvres. Plus tard, la lutte bretonne devint simplement une démonstration de force pour les jeunes gens qui s'y adonnèrent volontiers sur les placis des chapelles ou en plein champ et s'exerçaient, tout au long de l'an, à faire voler les barreaux des clôtures de leur gros orteil nu, pour en fortifier la corne. Rivalité d'une paroisse à l'autre autour du mât qui portait les primes, chauvinisme plus fort que celui qui dresse aujourd'hui les tenants des Crabes footballeurs de Poullfaouig contre ceux des Crochets sportifs de Lanbrug, la lutte bretonne perdit de plus en plus son caractère meurtrier qui lui valut d'être interdite assez souvent et se perfectionna dans le sens d'une discipline sportive pure. Son règlement moderne a précisé encore ce caractère, et l'on doit avouer que cet affrontement debout de deux forces et de deux adresses, qui cessent de s'exercer dès qu'il y a contact avec le sol, est un spectacle qui donne une belle leçon d'esthétique. Les lutteurs d'aujourd'hui ne portent plus le tortil de paille dans les cheveux longs. Mais ce sont toujours les sonneurs qui les conduisent vers les aires de combat et qui sonnent leur triomphe, comme autrefois. C'est pourquoi il revenait à B.A.S. d'éditer le présent livre, où R.-Y. Creston a réuni, en documents précis, la description d'un vieil art populaire. Si l'on propose un tel livre aux jeunes Bretons, c'est dans la conviction qu'il existe parmi eux de nombreux sportifs de bonne race qui seront tentés par l'attrait d'un exercice corporel, doublé d'une maîtrise de soi. Je veux dire des gens qui pratiquent un sport et qui sont en mesure d'en apprécier non seulement toute la technique, mais la valeur humaine, en dehors de toute considération circonstancielle ; des gens pour qui le jeu l'emporte sur l'issue, la partie sur le score, l'émulation sur l'antagonisme, ce qui n'empêche pas le désir de vaincre pour avoir les honneurs du bélier. Qu'ils aient toujours à l'esprit le serment des lutteurs bretons et qu'ils se gardent de mauvaise foi comme leurs ancêtres se gardaient de la félonie. Qu'ils sachent tendre à leur adversaire une main loyale avant l'épreuve de vérité et qu'ils ne ressentent aucune amertume au coeur s'ils doivent baiser la joue de celui qui leur a marqué de vert les épaules sur le pré du combat. Ainsi mériteront-ils que le grand saint Kado, leur patron se penche pour les voir des balcons célestes. Et peut-être leur sera-t-il permis, une fois morts, de revenir hanter les placitres herbus des chapelles, à l'ombre des grands arbres. Là fantômes sans os sous le seul regard des étoiles, ils essayeront encore la puissance de leurs reins et de leurs orteils, tandis que leurs petits-fils mortels s'étonneront d'entendre haleter, dans le désert, des souffles sans visage et crier des voix sans bouche. Maintenir la lutte bretonne est encore un moyen de garder le contact avec notre passé, ce passé qui conditionne notre présent et qui doit nous aider à préparer un avenir dont nous espérons fermement qu'il ne fera pas de nous des robots sans âme d'une planète sans joie.

Le Cheval d'orgueil, Terre Humaine Poche, ed 1975, p 488 :

La scène se passe en Pays Bigouden, Pouldreuzic.

On prédit aussi, et ce sera pour bientôt, la fin des luttes à la mode de Bretagne. J'ai le temps de les voir deux fois. C'est dans la grande pièce de terre appelée Park an Ed, derrière les énormes tas de paille qui occupent le fond de la place et dont commencent à se moquer les gens des communes avoisinnantes, disant que notre bourg est construit autour de trois paillers et nos rues pavées de bouses. Mauvaises langues ! La lutte bretonne a encore des amateurs dans le pays, particulièrement dans la corporation des meuniers. Nous-mêmes, les enfants, nous nous exerçons au coup d'orteil et au corne-cul en essayant de ne pas marquer nos épaules de vert en tombant sur le pré. Mais les lutteurs qui s'affrontent à Pouldreuzic viennent d'ailleurs. Et ils viennent de moins en moins se produire sans grande conviction devant de trop maigres spectateurs. Bientôt, un jeu nouveau, appelé football, va les envoyer rejoindre les calendes en attendant la renaissance. Cependant, quelques jeunes domestiques s'entraînent encore à la vieille mode, en faisant sauter d'un coup d'orteil la barrière d'un champ.

Ainsi, la crainte de la honte l'emporte-t-elle sur le désir d'honneur et un certain respect humain sur l'audace sans calcul quand il s'agit d'affronter seul des épreuves devant la masse des regardants. Mais lorsque le sens de la communauté est un jeu, chacun se sent solidaire des autres et ne manque pas de se faire valoir au milieu d'eux dès l'instant que tous sont acteurs.